S’occuper de Soi ? Entre individualisme et conformisme, indifférence à l’Autre et perte de notre subjectivité.

Nous entendons partout : « occupe-toi de toi », « il faut t’occuper de toi », « maintenant je m’occupe de moi« , « ma thérapie est réussie : maintenant je m’occupe de moi ». Comme une préconisation insistante qui lorsqu’elle se proclame aboutie, permettrait de se redresser fièrement. J’ai réussi !! mais qu’avons-nous réussi exactement ?

Pour l’Autre confronté à ce discours, qui se tient en face de celui qui s’expérimente vaillamment à s’occuper de lui, le vécu peut être quelque peu différent… Que pense-t-il avoir véritablement gagné, celui qui désormais se tient à son affaire ? Parfois l’interlocuteur, le proche ressent un goût un peu étrange, incertain… est-ce vraiment la bonne formule ? est-ce vraiment juste ?
Nous pressentons discrètement l’intention derrière tous ces messages. Oui, ce qui est juste, c’est de retrouver un bon sens dans nos fonctionnements et nos priorités. Pour que notre relation à l’Autre, au monde, soit suffisamment ajustée, il convient d’abord de percevoir nos besoins, nos désirs, d’en prendre soin au mieux de telle manière à ce que lorsque je m’occupe de l’Autre, je ne lui fasse pas peser la charge inconsciente d’une préoccupation à mon égard. Et ce même si nous nous en défendons : je ne fais pas cela pour recevoir en retour…. Mais il est vrai, je suis souvent déçu… Ce principe s’appelle « l’ordre biologique« , en Analyse TriDimensionnelle.


Alors, peut-être faudrait-il être davantage nuancé lorsque nous rentrons dans ce processus de « s’occuper de soi » ! Interroger en profondeur ce que cela signifie, de telle manière que nous ne nous trompions pas de cible. Les risques sont nombreux. Le plus fréquent est celui de S’imposer à l’Autre, car les balbutiements sont bien maladroits et dès lors cet Autre proche n’aura plus d’autre solution que de s’écarter discrètement, sans ambages, ce qui l’incite à son tour, à ne s’occuper plus que de lui désormais ! À terme, cela pourrait renforcer cet individualisme ambiant dont nous souffrons tant.


Ou ne privilégier qu’un aspect de notre Moi, souvent celui blessé, revanchard, apeuré, mais c’est méconnaître les nombreux autres aspects de notre personnalité qui eux aussi ont besoin d’être pris en compte, d’être explorés, intégrés, sous réserve qu’ils se manifestent dans un retour proche ou lointain de manière plus ou moins tonitruante. Parfois, c’est omettre que ce sont nos trois dimensions anthropologiques qui doivent être prises en compte pour un bon équilibre : notre corps (Soma) bien sûr, impliquant une hygiène de vie, de bons soins, mais aussi notre Psyché, qui exige une nourriture affective, une recherche de compréhension, de connaissances, et un ajustement régulier de nos comportements en fonction de nos affects et de nos valeurs selon ce que nous comprenons des situations, et notre Pneuma, cette dimension qui nous transcende, nous anime, nous vivifie et donne la vitalité nécessaire pour dépasser nos difficultés.

Cette injonction actuelle nous renvoie à la question de l’individualisme et du conformisme, comment le penser, l’appréhender ?

Déjà Hannah Arendt dans « Quelques questions de philosophie morale » exprimait ceci : « une fois qu’on apprend à penser, il devient difficile de reprendre l’habitude de se conformer. Le doute et l’examen critique deviennent nos guides, non pas dans un esprit de rébellion, mais dans une dynamique d’évolution. Personne, après avoir appris à penser, ne peut revenir à l’obéissance telle qu’il la pratiquait auparavant – non par esprit de révolte, mais parce qu’il a acquis l’habitude de tout questionner et examiner. »

Ces propos de celle qui n’avait de cesse de résister à la banalité du mal, sont-ils encore valables aujourd’hui, dans notre société orientée par un rythme frénétique, une pensée superficielle, uniforme et face à ce piège contemporain plus subtil de l’ IA qui nous donne des réponses si brillantes, instantanées et nous fait croire que nous avons « pensé » puisque nous l’avons incrémenté de quelques termes choisis par nous-mêmes au départ. En fait, nous avons au mieux validé et imaginé personnaliser le texte proposé en le modifiant de quelques retouches.

Que devient notre position subjective ? Notre inconscient est orienté par l’Autre de la culture. Celle de l’IA maintient notre complexe d’infériorité, elle pense et écrit tellement mieux que nous et rapidement ! Comment ne pas basculer dans cette position supérieure en proposant un texte qui va pouvoir éblouir. Mais où est encore l’émancipation ? En cédant sur cet Autre de la culture, j’épouse ce conformisme ambiant. Comment tenir une position subjective qui sera si maigrichonne face à ce qui luit. Cela ne peut m’empêcher d’évoquer parfois la tentative d’exposition de quelques produits de jardin non traités, tachés, aux formes très biscornues, à la vente, et sa difficile séduction face aux fruits et légumes parfaitement propres, luisants, sans tache, et souvent si peu savoureux !!!

Tenir face au conformisme, implique une assise narcissique forte, une libération de l’aliénation que produit la question du miroir, et cette belle capacité de continuer à offrir sa parole à quelque autre qui pourra en être au bénéfice, afin de ne pas se retrancher dans un individualisme si triste, stérile et aliénant.

Donc, en reprenant S. Freud, nos deux grandes modalités pour faire face à la vie, et face aux ratages de la position subjective, l’individualisme par repli sur soi, le conformisme par lâchage identitaire, restent bien ce nouage de capacité d’autoplastie, transformation de son monde interne en termes de représentations, d’affects, de désirs, de mécanisme de défense pour faire mieux face au monde sans s’écorcher et de capacité d’alloplastie afin d’apporter au monde nos actions qui visent à modifier l’extérieur afin qu’il corresponde au plus près de nos besoins et désirs humains, impératif éthique de tout citoyen.

L’individualisme doit bien sûr être appréhendé dans sa valeur paradoxale (voir Formation Niveau 1 en Analyse Tridimensionnelle), être pensé dans sa valeur émancipatrice mais également dans ce qui réduit le Sujet à une seule position d’objet de son propre Moi, indifférent à l’autre.

Selon la perspective sociologique, et les auteurs de la modernité tardive, que ce soient Durkheim, Ehrenberg, Castel, Lipovetsky, l’individu devient la valeur centrale. La société célèbre son autonomie, son authenticité, la respectabilité de ses choix. Et sa liberté devient progressivement une norme qui se transforme en injonction à être soi : “Sois toi-même, réussis-toi, optimise-toi.”

Or, nous savons du point de vue psychanalytique que le Sujet est structurellement divisé entre son désir inconscient et sa volonté consciente. L’illusion d’un moi souverain ne peut être qu’une fiction. Et si l’individualisme contemporain se retrouve à nier cette division, en refusant la dépendance à ce qui nous constitue en tant qu’être relationnel, la dimension inconsciente de notre désir profond et la dette symbolique intrinsèque à ce qui nous constitue, être désiré, conçu, porté par un Autre, cette forme d’individualisme produit dès lors, des pathologies typiques comme la dépression (Ehrenberg l’illustre très bien dans son ouvrage La fatigue d’être soi), l’anxiété, le burn-out, les troubles narcissiques.

Le paradoxe sociologique observe que plus l’individualisme est valorisé, plus apparaissent des comportements standardisés, des opinions mimétiques, des identités “clé en main”. Le conformisme ne passe plus par l’autorité verticale, mais par le regard des autres, des normes implicites et des dispositifs techniques (réseaux sociaux, algorithmes).

Le conformisme, en psychanalyse se comprend à travers S. Freud et J. Lacan qui soulignent combien le Sujet cherche la reconnaissance de l’Autre, que le désir est fondamentalement désir de désir. Et c’est ainsi que le conformisme devient alors une manière d’éviter l’angoisse, une soumission au discours dominant (le discours du capitaliste précise J. Lacan). Ainsi, on ne désire plus, on consomme des objets de désir préfabriqués. Nous comprenons dès lors que l’individualisme contemporain produit le conformisme alors que celui-ci soutient l’illusion individualiste, selon une dynamique systémique.

Sur un plan anthropologique, nous observons que le corps (le Soma) est instrumentalisé. Le psychisme est sommé de s’adapter alors que le symbolique est court-circuité. Le Vivant ne se représente plus. Le Sujet est donc isolé, exposé et responsable de tout et sans véritables ressources symboliques.

Comment y faire face ?

Faire face, ce n’est pas se “libérer” seul, car le Sujet seul n’existe pas. Il est indispensable de lui permettre de réintroduire la dimension symbolique, de le réinscrire dans des médiations, dans les lois du langage, de se réapproprier la valeur narrative, de la transmission, de la loi, qui certes limite mais protège.

Il est aussi intéressant de présenter une alternative à l’idéologie de la toute maîtrise, en sensibilisant à la richesse de l’inconscient, du manque, du don de l’Autre à notre égard. Notre singularité n’est pas juste une originalité visible mais une position subjective, unique face à la loi du désir.

Il ne s’agit pas bien sûr de dissoudre l’individualisme mais de le rendre plus « habitable », en réinventant des formes de commun, des espaces de parole, des institutions non totalisantes.

Le Sujet contemporain est pris dans une tension paradoxale entre un individualisme exalté et un conformisme généralisé. L’anthropologie ternaire permet de montrer que cette situation résulte d’un déséquilibre entre le Soma, la Psyché et le Pneuma. La psychanalyse révèle l’illusion d’un sujet autonome et maître de lui-même, tandis que la sociologie met en évidence les nouvelles formes de normes et de contrôle. Faire face ne consiste donc ni à se replier sur soi, ni à se fondre dans le collectif, mais à réinventer des médiations symboliques, à assumer la division subjective et à reconstruire des formes de lien social capables de soutenir la singularité.

L’Analyse TriDimensionnelle apporte sa contribution face à la souffrance des individus. Elle encourage à penser le Corps comme ce qui nous porte dans notre Vie et demande respect et bons soins. Elle propose un regard sur la Psyché qui progressivement apporte de la consistance, de la solidité pour faire face aux difficultés. Par son regard pneumatique, elle relie les situations à l’aune des manifestations du Vivant à l’œuvre dans nos vécus symptomatiques. Ceci permet de découvrir des relectures des événements témoignant de l’encouragement du Vivant à relire les situations en vérité et réhabilite la dignité de la profondeur humaine. Devenir Sujet de notre parole dans un lien à l’autre vivifiant, c’est-à-dire qui libère, fait ex-sister notre dimension profondément inaliénable.

Cet apport est précieux face au risque d’hyperindividualisme, synonyme de risques sociaux, psychiques et pneumatiques problématiques. Nous notons chez de nombreux Sujets, surtout adolescents, un affaiblissement des liens sociaux, un sentiment d’isolement, une difficulté à construire des appartenances collectives et une réduction des rapports humains à des logiques de performance ou d’intérêt personnel. É. Durkheim l’avait déjà évoqué avec ce qu’il appelait l’anomie : une perte de repères normatifs qui peut engendrer malaise, désorientation et souffrance sociale. Dans cette perspective, la « pathologie » n’est pas l’individu lui-même, mais l’insuffisance des médiations collectives qui donnent sens à son existence.

Au XXᵉ siècle, des auteurs comme Christopher Lasch ont interprété certaines formes d’individualisme contemporain à travers la notion de narcissisme. L’attention excessive portée à soi, à son image et à son développement personnel peut conduire à une fragilité identitaire paradoxale : plus le sujet se concentre sur lui-même, plus il devient dépendant de la reconnaissance des autres.

Parler de l’individualisme comme d’une pathologie reste toutefois controversé. Beaucoup d’auteurs soulignent à juste titre que l’autonomie individuelle a permis des progrès majeurs en matière de liberté, que les individus ne sont jamais totalement isolés, il existe toujours des liens au moins virtuels et surtout de nouvelles formes de solidarité et d’appartenance apparaissent continuellement.

Ainsi il est préférable d’observer à travers l’individualisme, ce qu’il favorise comme épanouissement, ou conduit davantage à l’isolement ou à la souffrance. Chacun, dans son travail d’introspection, peut rester à l’écoute de son rapport à ce qui de sa subjectivité, intègre sa part d’individualisme, l’assume et sa part de conformisme. Les ateliers organisés par ATD Fédération sont d’ailleurs animés dans ce sens.

Myriam Goffard

Septembre 2026