Baisse de la natalité : quand l’anxiété généralisée fait douter d’avoir une descendance.

Ce thème a été abordé lors de l’atelier réflexif organisé par l’association ATDFédération du 12 mars 2025. Il est à noter en effet que nos jeunes adultes ne se projettent plus dans un avenir qui correspondrait à  faire couple, fonder une famille, cela ne correspond plus à leurs aspirations actuelles. Ils  sont davantage sensibles aux liens groupaux, à la découverte du monde et tâtonnent quant à l’idée de chercher à faire bonne vie. Il est souvent imaginé que ces attitudes sont liées à trop d’anxiété, d’angoisse face aux préoccupations environnementales, économiques et politiques. 

Pour penser notre réflexion, nous avons ainsi repris la question de l’anxiété et de l’angoisse afin d’élargir notre perspective réflexive.

L’anxiétéanxietas en latin (la langue anglaise ne possède qu’un terme anxiety, et l’allemande, celui de angst pour désigner l’anxiété et l’angoisse), est une humeur caractérisée par un affect négatif, des symptômes somatiques de tension et une appréhension du futur

Chez l’humain, elle peut se rapporter d’un point de vue psychologique à un sentiment subjectif de malaise, d’incertitude, de crainte sans motif apparent, à diverses attitudes comme un air préoccupé ou agité ou encore à une réaction initiée dans le cerveau s’exprimant par une élévation du rythme cardiaque et de la tension musculaire. 

D’un point de vue psychiatrique, il s’agit d’un vécu global pénible, accompagné parfois d’agitation ou de stupeur, avec un sentiment d’imminence d’un danger indéfinissable. Elle est un sentiment de peur anticipant un événement menaçant, réponse à une menace vague faisant éventuellement intervenir des conflits intrapsychiques, avec une fonction d’adaptation et de préparation à l’action. Elle est si difficile à étudier chez l’humain que la plupart des études se portent sur les animaux. Elle se manifeste comme symptôme dans de nombreuses pathologies pour les auteurs francophones, alors que pour les anglo-saxons, elle est décrite sur un continuum, l’anxiété normale à un pôle et la dépression à l’autre bout.

Elle a son rôle bénéfique car un peu d’anxiété améliore nos performances. Nos performances physiques et intellectuelles sont dynamisées et améliorées par l’anxiété. Elle est un état d’esprit orienté par le futur et est adaptée à une situation difficile sinon stressante. Howard Liddell (1949) fut le premier à avoir proposé cette idée en disant de l’anxiété qu’elle était « l’ombre de l’intelligence ». Elle correspond à une tendance, une énergie disponible dans l’organisme qui le pousse à l’action, comme la faim, la soif, le besoin sexuel.

Elle est à différencier de la peur, comme réaction immédiate d’alarme devant un danger immédiat, qui est aussi bénéfique dans ce cas-là. Elle nous protège en activant une réaction massive du système nerveux autonome (par exemple par l’accélération du rythme cardiaque et l’augmentation de la pression sanguine), en même temps que notre analyse subjective de la situation nous motive à fuir le danger sans attendre, ou dans certains cas, à attaquer (mouvement du système sympathique, fuir ou affronter). La peur est donc une réaction à une menace reconnue et identifiée, orientée vers le présent, la tension est circonscrite et elle est de caractère rationnel.

L’anxiété elle, est une humeur orientée vers le futur, caractérisée par l’appréhension parce qu’on ne peut pas prédire ce qui va arriver. En revanche, la peur est une réaction émotionnelle orientée vers le présent face à un danger réel et elle se caractérise par une forte tendance à prendre la fuite.

Lorsqu’on exprime une réaction d’alarme alors qu’il n’y a rien à craindre, il s’agit comme d’une fausse alerte, cette réaction soudaine et envahissante, elle se définit en psychopathologie comme une attaque de panique (Pan, ce dieu grec qui terrifiait les voyageurs en poussant des cris à glacer le sang). Elle se définit comme un sentiment brutal de peur intense ou de malaise violent, accompagné de symptômes physiques, qui sont le plus souvent des palpitations, des douleurs dans la poitrine, l’impression d’avoir le souffle coupé, et parfois des nausées.

L’anxiété est associée à des circuits cérébraux spécifiques et l’aire cérébrale le plus souvent associée est le système limbique. La vulnérabilité génétique (contribution héréditaire à des affects négatifs) ne constituerait pas la cause directe de l’anxiéténi la vulnérabilité psychologique spécifique (par exemple, les sensations physiques seraient dangereuses) ni la vulnérabilité psychologique généralisée (sentiment que les événements sont incontrôlables, imprévisibles) mais ce sont le stress et les facteurs environnementaux qui agissent comme des déclencheurs de l’expression de ces gènes.

L’anxiété se manifeste rarement seule car le taux de comorbidité (la co-occurrence de deux ou plusieurs troubles) est élevé. Elle est donc souvent associée à d’autres troubles anxieux comme le trouble panique, l’agoraphobie, les phobies spécifiques, l’anxiété sociale, celle de séparation, le trouble de mutisme sélectif et l’anxiété généralisée. 

L’anxiété généralisée concerne presque tous les aspects de la vie quotidiennesa cible est ainsi très générale. Cette forme a été déjà décrite par S. Freud sous le terme de névrose d’angoisse. Il s’agit d’une anxiété excessive sur un fond permanent d’anxiété d’intensité modérée, souvent émaillée de crises aigües d’angoisse.  Elle se manifeste par une tension musculaire, un état d’agitation, une grande fatigabilité, une certaine irritabilité et des troubles du sommeil. La préoccupation excessive pour des questions mineures est évidemment majorée par les événements importants de la vie. Les adultes anxieux se tourmentent généralement à propos des infortunes possibles de leurs enfants, de la santé et de la famille, de leurs responsabilités professionnelles, l’organisation des travaux ménagers, la ponctualité à un rendez-vous. Les enfants se font du souci quant à leur réussite scolaire, sportive ou sociale, et pour leur famille.

Pour ce qui est de l’angoisse (du latin angere serrer), ce terme est employé en médecine dans les symptômes de serrement dont l’angine de poitrine ou la « boule » d’angoisse dans le fond de la gorge du Sujet anxieux ou paniqué.

Du point de vue psychiatrique, il s’agit d’une peur immense sans objet matériel actuel dont les manifestations intellectuelles et thymiques évoquent l’anxiété mais s’en distinguent par le caractère paroxystique, le cortège physique, l’impression d’un malaise profond et généralisé suscitant la sensation de mort imminente, avec des somatisations neurovégétatives.

  1. Freud a plusieurs théories à propos de l’angoisse : liée à une quantité de libido non déchargée, mais coupée de ses représentations originelles ; rapportées à un refoulement incomplètement réussi ; elle est ce que nous cherchons à refouler, celle qui nous défend des effets de la pulsion de mortJ. Lacan nous rappelle que la psychothérapie peut nous libérer des angoisses névrotiques mais pas de nos angoisses existentielles. Du point de vue existentialiste, l’angoisse représente une expérience fondamentale à travers laquelle l’homme peut appréhender le sens de son existence dans le monde et face au néant. L’Analyse Tridimensionnelle défend également ce point de vue dès lors que la personne est bien accompagnée de façon nuancée et fine par un praticien capable d’appréhender son vécu et son questionnement de manière holistique (globale, prenant en compte le corps, l’âme et l’esprit), dans le respect de sa Sensibilité. 

En psychanalyse, l’angoisse du huitième mois est également appelée deuxième organisateur précoce du psychisme. Selon M. Klein, la phase capitale du développement va prendre un virage important à cet âge. Sortant d’une phase paranoïde-schizoïde, l’enfant va rentrer dans une phase dépressive, acceptant ou non de déprendre de son premier objet d’amour.

L’angoisse est donc féconde et porteuse de vie dès lors que l’on se parle et c’est ce perpétuel échange de paroles qui apporte le salut en dépit des échecs et des persécutions.

Anxiété et angoisse sont donc des composantes normales du développement. Elles font partie du processus maturatif de l’enfant.

Face aux mutations actuelles, après une période de progrès, d’amélioration des conditions de vie et de traités politiques garantissant davantage la paix, nous rentrons dans une période de déclin où la nature reprend ses droits, la sobriété requise ne tient pas face aux tendances néoplexiques, le droit international qui régulait l’usage de la force est remis en cause brutalement, des points de bascule apparaissent dans de nombreux domaines. Face à l’urgence actuelle qui agite, il est urgent de penser ce que nous faisons et ce que nous savons, sans oublier que l’hubris destructive a toujours existé ! Une nouvelle ère se prépare avec de nouveaux paradigmes à construire!

Est-ce que le terme d’anxiété est dès lors adéquat ? En tant que tentative de réponse face à un danger, oui, mais lequel ? Catastrophe environnementale, climat déréglé, politique imprévisible ? Il ne peut exprimer uniquement la souffrance individuelle du Sujet dans son rapport au monde, car on observe des tendances générales face à ce contexte, dont celui de ne plus vouloir désirer une descendance humaine. La nature humaine n’arrive plus à se soutenir de son désir face à ses conduites destructrices, qui pourtant ont toujours existé ! Ce phénomène de groupe fait corps autour de quelques signifiants comme l’éco-anxiété, débouchant sur un repli narcissique, une anticipation de la diminution des possibilités de satisfaction pulsionnelle, profiter de la vie, une jouissance immédiate, détruire soi-même plutôt que d’être détruit qui autorise d’évincer ses rivaux, étendre son territoire et tout le cortège des passages à l’acte. 

L’angoisse, peur sans objet, corrélée à un sentiment d’inquiétude, liée à une menace imminente et indéterminée, produit une conflictualité interne et non une adaptation rationnelle car elle renvoie au manque existentiel

Elle nous convoque sur le registre œdipien dans notre rapport à la castration (perte de possibles) et notre culpabilité d’avoir exploité, abusé, abîmé la Terre mère et fantasme un dieu vengeur, qui provoque notre sentiment d’expiation par une punition salvatrice.

Le second touche au narcissisme, celui du paradoxe de ne plus pouvoir répondre aux attentes socioculturelles de l’idéal du Moi social organisé autour de valeurs qui prônent la performance, la richesse et l’hédonisme et le Surmoi social hypermoderne qui exige que les désirs soient exhibés. Il est associé à un paradigme de double contrainte négative incitant à la sobriété tout en encourageant à consommer de manière exacerbée et futile.

Dans un registre plus archaïque encore, la crise écologique, planétaire, de politique mondiale interroge les dangers pour l’autoconservationle travail de la civilisationle retour à la sauvagerie et les angoisses de finitude. Situations à même de produire d’authentiques états de détresse primaire, d’effondrements voire d’agonies, tentant d’activer une angoisse-signal freudienne préventive de circonstance mais se retrouvant à sombrer dans une angoisse-détresse

Il nous faut ainsi dans nos Accompagnements porter attention au rapport à la réalité externe et aux risques, mais également à la réalité interne du Sujet : la façon dont le contexte actuel fait écho aux points d’organisation et de réorganisation selon son économie psychique, selon une résonance œdipiennenarcissique ou archaïque, ainsi que la qualité des processus de pensée dans cet environnement déstabilisateur.

Plus que jamais nous avons à être attentifs à la qualité d’un cadre contenant, stable et cohérent, savoir se faire objet malléable tout en étant consistant (R. Roussillon, 2013), préserver notre dimension de Vivant et notre axe de conduite face à une si grande vulnérabilité interne et externe du Sujet accueilli afin d’éviter les mécanismes de rejet, d’éloignement ou d’intrusion, et assumer que nous pouvons être autant pharmakon que poison quand le Sujet désespère trop de sa condition de néotène, le temps d’une réorganisation psychique plus féconde, de meilleure compréhension de notre statut d’aidant et d’aidé solidaire. 

Pour conclure :

Que nous soyons préoccupés par l’avenir, ce qui est prudent, une forme d’intelligence, cela doit nous permettre d’y faire face de façon constructive, dynamique, créative, de manière groupale et individuelle.

Préserver le désir de Vie pour chaque Sujet est un impératif à appréhender dans l’expression paradoxale du Vivant, qu’il puisse rester fécond à partir de ce qu’il est, chaque infertilité, défensive ou pas, voulue ou subie se transcende dès lors qu’il y en ait au moins juste Un, et si possible quelques-uns, qui puisse y être attentif, le discerner et l’encourager et chaque fois que nous avons fait un pas dans ce sens, notre enthousiasme permettra d’apporter de belles pauses à nos inquiétudes, ce qui préservera une forme saine de préoccupation et ne fera pas basculer dans une forme d’anxiété pathologique, avec toutes les tentations de repli ou de débordements possibles.

Bibliographie indicative :

Bonnet G., L’angoisse, Paris, In Press, 2022.

Delbrouck M., Psychopathologie, Bruxelles, De Boeck, 2007.

Drewski P., (sous la dir. de), La psychologie clinique face à la crise écologique Angoisses, destructivité et créativité, Paris, In Press, 2024.

Le Corre A., L’enfant est l’avenir de l’homme : La réponse d’une mère au mouvement No Kids, Paris, Albin Michel, 2024.

Sbaihi M., Les balançoires vides : Le piège de la dénatalité, L’observatoire, Paris, 2025.